Tout récemment, une chaine du satellite nous a rediffusé « King Kong ». Ce Kong là n'était ni, hélas, la montagne de poésie onirique de 1933, ni, heureusement, la galéjade numérique de 2005. C'était le frère mal aimé, le rejeton délaissé de la fratrie, le remake sorti à grand renfort de publicité en 1976, et aussitôt renié par l'ensemble de la critique*. Moi-même, je me souviens, je n'avais que médiocrement apprécié. Pourtant, revu trente trois après, et au regard de la catastrophe que fut le Jackson, ce « King Kong » modèle seventies n'est peut être pas l'atroce navet dénoncé en son temps.
Certes, le film n'est pas exempt de défauts. Les personnages sont peu fouillés, le script s'arrange mal de l'argumentation vaguement écologiste brodée autour des découvreurs de Kong et, surtout, Skull Island manque cruellement de la poésie morbide de son ancêtre des années trente. Le roi Kong n'est que là que le monarque déchu d'une ile désespérément vide des sombres prédateurs que le film de Shoedsack et Cooper lui faisait dominer. Lorsqu'il y entraine la jouvencelle que viennent de lui offrir les peuplades qui l'ont déifié, il ne trouvera à combattre qu'un seul et unique serpent géant, d'ailleurs fort laid et fort mal animé. Car c'est un autre des aspects peu convaincants du film : les effets spéciaux. Loin des créatures amoureusement animées par Willis O'Brien, loin aussi des pixels en folie de Jackson**, on a droit, dans la plus grande part des plans, à un comédien revêtu d'une peau de singe et piétinant des maquettes dont la qualité oscille du correct au discutable. La gestuelle n'est pas en cause, non plus le masque, très réaliste, mais on ne peut s'empêcher de se rappeler qu'il s'agit là d'un singe de carnaval. Les transparences, atrocement voyantes, ne facilitent pas non plus la crédulité du spectateur. Par charité, on oubliera le Kong grandeur nature bricolé par l'escroc Carlo Rambaldi, survendu en son temps par le marketing de De Laurentiis qui, dans les rares plans où il apparait, ressemble à ce qu'il est : un mannequin pour devanture de train fantôme dans une fête foraine de troisième zone. L'interprétation, elle, est solide. Jeff Bridges s'en sort bien en scientifique baroudeur et vaguement écolo baba-cool, Ed Lauter, trop vite sacrifié, joue efficacement les capitaines de vaisseau, et seul Charles Grodin peine à convaincre, pure caricature de capitaliste âpre au gain, au jeu sans nuance. Reste Dwayne, la blonde que le roi Kong poursuivra de ses assiduités tout au long du film. Quoi qu'en diront certains, Jessica Lange est indéniablement plus convaincante que la fade Naomi Watts. Le problème est que son rôle est abominablement mal écrit. Geignarde, totalement incohérente dans son comportement (voir la scène où, pourchassée par Kong dans New York, elle supplie son compagnon de lui offrir un verre, grand moment d'idiotie s'il en est), elle est aussi existante et excitante qu'une figure découpée qu'on aurait promenée sur les décors. C'est d'autant plus regrettable qu'elle est l'héroïne, malgré tout, de très belles scènes. Je pense notamment à celle du bain, à l'issue duquel Kong la sèche en soufflant délicatement sur elle, scène autrement plus poétique que les glissades à Central Park de la version la plus récente. Quand au final sur les défuntes tours jumelles du World Trade Center, il ne manque pas de grandeur, même si l'on ne peut s'empêcher de crier au mensonge quand on compare le résultat final, à savoir Kong sur une tour affrontant des hélicoptères, à ce que nous vendait l'affiche : le gorille géant enjambant les deux tours et combattant des jets dernier cri.
En définitive, avec le recul que les années ont apporté, loin donc des polémiques que suscita en son temps l'idée même d'un remake de « King Kong », le film de John Guillermin apparait comme nettement moins mauvais qu'on ne s'en souvient. Certes pas un grand film, seul finalement le chef d'œuvre de 1933 ayant droit à ce titre, mais un divertissement spectaculaire, avec son lot de scènes réussies et ses défauts tout aussi criants. Un film, en tout cas, à (légèrement) réévaluer.
*J'ai encore en mémoire, pour l'avoir souvent relu, un article incendiaire de « L'Ecran Fantastique » réglant son compte au film de Guillermin avec une hargne et un violence assez inusitées en ces pages.
**Soyons précis : les effets numériques du film de 2005 étaient remarquables en eux-mêmes. C'est l'excès de leur utilisation qui, à la longue, les rendait aussi vains que pénibles.